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Est-ce vendre son âme que de travailler dans un aquarium ?

vendredi 6 mars 2009, par Jean BURGER

Article extrait du numéro spécial de la Lettre du GRAINE n°18 "Éducation à l’environnement pour tous et partout, tout au long de la vie"

Article de Jean BURGER [1]


Mais, qu’est-ce qui m’a pris ?
Depuis un an, je travaille en tant que responsable éducatif au sein de l’aquarium Mare Nostrum de Montpellier Agglomération qui a ouvert ses portes le 15 décembre 2007.
C’est une nouvelle aventure qui, pour moi, s’inscrit complètement dans ce que je faisais auparavant en tant qu’éducateur à l’environnement : que cela ait été sur le terrain quand j’ai débuté comme « animateur nature », en classe quand j’enseignais, lors de formations ou dans des bureaux lorsque j’étais directeur d’association ou chargé de mission au rectorat.
En effet, ce projet ambitieux, au carrefour du tourisme, de la culture, de l’éducation et de l’activité économique et commerciale avait beaucoup d’arguments pour me donner envie d’y participer :
-  Mare Nostrum est un aquarium de troisième génération [2], où le parcours de visite emmène le « voyageur » tout autour de l’Océan mondial en circulant dans un décor et une mise en ambiance à travers différentes mers, jusqu’à la forêt tropicale, en franchissant les tempêtes des 40° rugissants sur la passerelle d’un cargo ou en plongeant dans les abysses, avant de contempler le ballet des grands poissons de l’océan et celui coloré des poissons des mers du Sud… Un assemblage plutôt réussi (je peux le dire, car je n’ai pas participé à la conception du projet) entre l’émerveillement, le ludique, ce qu’il faut d’informations scientifiques et de messages.
-  400 000 personnes sont attendues par an (et ce chiffre sera largement dépassé pour notre première année) et dans ces visiteurs, il y a véritablement tous les publics.
-  Ce projet a été conçu et réalisé en partenariat avec Nausicaa, le centre de la mer de Boulogne-sur-mer, qui depuis plus de 15 ans est une référence en matière d’éducation dans les aquariums.
-  Dans mes différentes expériences professionnelles, il me manquait celle de l’entreprise : l’aquarium Mare Nostrum, entièrement financé par des fonds publics (Agglomération de Montpellier et Région Languedoc-Roussillon), est géré par une entreprise de droit privé, attributaire d’une délégation de service public qui emploie 40 salariés permanents (plus une dizaine de saisonniers) avec toutes sortes de métiers : depuis l’accueil du public jusqu’à l’aquariologie en passant par la gestion, la communication, la commercialisation, l’entretien, la maintenance technique et bien sûr l’éducation et l’animation.
-  Pour parachever le tableau, il faut rajouter que Mare Nostrum est installé à la sortie de l’autoroute et au terminus d’une ligne de tram, dans le quartier Odysséum, où se trouvent déjà un cinéma multiplexe, une patinoire, un planétarium, des restaurants, un bowling, un karting et où vont s’ouvrir dans les mois qui viennent un hypermarché, une galerie marchande et encore d’autres restaurants…
 
Un public nombreux, un projet qui démarre dans un cadre qui sort des sentiers (que j’aime toujours et que je continue à arpenter), une volonté affichée d’éducation, beaucoup d’ingrédients étaient réunis pour me donner très envie de m’investir dans ce nouveau projet
 

Et que peut-on faire dans ce cadre-là ?

L’éducation est au cœur de ce projet, cela devient un peu plus évident tous les jours pour tous ceux qui y travaillent. Et donc, les missions du service animation/éducation (et non pas seulement « service pédagogique », j’y tiens !) concernent tous les publics : depuis le visiteur lambda, qui reste de une à trois heures dans la visite, jusqu’aux enfants des classes maternelles, en passant par les familles ou les groupes de tous âges.

Le public vient à l’aquarium pour « rencontrer » des êtres vivants. Dans ce « rencontrer », on peut repérer plusieurs types d’attentes sur différents registres : affectif, cognitif, émotionnel ou imaginaire ; notre stratégie éducative est donc orientée afin de permettre au visiteur :
1. de faire les liens entre l’être vivant, son habitat et la communauté biologique à laquelle il appartient.
2. de comprendre l’impact des activités humaines sur tous les niveaux de cet ensemble (sans catastrophisme, ce dont se chargent déjà quotidiennement un certain nombre de médias et certains scientifiques qui croient bien faire [3].
3. de situer son niveau de responsabilité sur cet impact (sans culpabilisation, ce dont se chargent, parfois à leur insu, certains éducateurs…).
4. d’avoir des clés pour agir.

Pour ce faire, nous avons mis en place :
- des animations pour le grand public qui sont la plupart du temps prises en charge par l’équipe de l’accueil et les soigneurs. Dès le départ, nous avons donc organisé des formations internes pour travailler avec eux sur le contenu, la forme mais aussi le sens de ces activités.
- des documents d’accompagnement pour la visite qui sont produits au fur et à mesure par notre service, ils concernent tous les niveaux scolaires, mais aussi les enfants en famille, et prennent la forme de « feuilles de route » incitant avant tout à l’observation et à la réflexion. Ces documents sont téléchargeables directement sur le site de l’aquarium.
-  des ateliers de découverte pour les scolaires et les centres de loisirs, que nous avons mis en place, permettent, avant ou après la visite, d’avoir une approche concrète du milieu marin en menant des activités basées sur une démarche d’investigation pour les plus grands.

Enfin, la médiation du parcours est en elle-même très riche, mais doit évoluer, après une première année de fonctionnement. Nous travaillons donc également sur des compléments à installer pour faciliter la compréhension du public et aller au-delà de la sensibilisation, tout en restant sur le mode ludique : « instruire en distraisant, treize ans et demi maximum. », disait Bobby Lapointe [4].
 

Quel bilan un an après ?

Si je compare avec mon expérience d’animateur « de terrain », plusieurs choses m’ont à la fois surpris en même temps que conforté dans l’idée que ce type d’outil est bien complémentaire d’autres approches de l’éducation à l’environnement.

-  La réceptivité des publics pendant la visite :
Les publics que nous recevons viennent d’abord pour ressentir de l’émotion (la « beauté du spectacle »). En cours de visite, le passage par l’attraction du bateau qui franchit la tempête dans les 40° rugissants a un effet particulièrement euphorisant qui les rend particulièrement attentifs dans les étapes suivantes. Nous vérifions presque quotidiennement cet « effet » lorsque nous accompagnons des groupes dans le parcours et cela quel que soit leur âge.

- Le lien à établir avec le terrain :
Un aquarium est un endroit irremplaçable pour observer le vivant, au plus près, sans autre écran entre l’observateur et le sujet qu’une paroi de méthacrylate de quelques centimètres d’épaisseur. Mais l’écran existe et il est important que le visiteur fasse le lien avec le réel. Pour le grand public, nous faisons des animations autour de bassins d’observation présentant quelques exemples de petits animaux faciles à observer (et à toucher !) au bord de la mer. Pour les scolaires, nous jouons également la carte de la complémentarité avec le terrain, en proposant aux enseignants d’aller étudier le bord de la mer avant ou après leur visite.
-  La recherche de cohérence en interne :

Travailler dans une entreprise culturelle, c’est un choix pour certains, c’est parfois un boulot comme un autre pour d’autres. L’effet éducatif joue aussi en interne : je mesure tous les jours l’évolution des mentalités et des comportements de mes collègues sur différents domaines du quotidien (eau, déchets, lumière, transports…). Progressivement, une fois essuyés les plâtres de l’année d’ouverture, une démarche interne va être mise en place pour exprimer les valeurs fondamentales de l’entreprise et proposer des aménagements ainsi que des actions concrètes en cohérence avec celles-ci.
 
En guise de conclusion, je dirais que dans mes expériences professionnelles successives, je me suis souvent retrouvé à « changer de bord » et dès lors, souvent confronté aux représentations, parfois négatives, que chacun peut avoir de l’action des autres. Pourtant s’il est une urgence, c’est bien celle d’établir des passerelles entre les acteurs, pour les amener à travailler ensemble et à jouer la carte des complémentarités pour que l’éducation à l’environnement se diffuse dans l’ensemble de la société.

Notes

[1Responsable éducatif de l’Aquarium Mare Nostrum- MONTPELLIER, http://www.aquariummarenostrum.fr

[2cf. l’article d’Annelise Heitz et de Yves Girault dans L’accueil des publics scolaires dans les muséums, aquariums, jardins botaniques, parcs zoologiques. Ed. L’Harmattan, 2003.

[3A ce sujet, voir l’éditorial de Philippe Val intitulé « Allez les enfants, avant l’Apocalypse, on passe à table ! » dans Charlie Hebdo du 27 août 2008

[4« (…) après, je prends ma retraite » : extrait de Leçon de guitare sommaire, de Bobby Lapointe

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